En mémoire de Papa Wemba :
10 ans depuis que disparaissait la star internationale. (Première partie).
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| Papa Wemba le Kuru |
2016-2026,
cela fait 10 ans jour pour jour depuis que disparaissait la star internationale
de la musique congolaise Jules Shungu Wembadio, alias Papa Wemba.
Né le 14 juin 1949 à Lubefu dans la province de
Sankuru, dans l’ex Kasaï-Oriental en République Démocratique du Congo, Jules
Shungu Wembadio Pene Kikumba alias Papa Wemba
est mort en plein concert musical le 24 avril 2016 à Abidjan en Côte d'Ivoire.
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| Sa mort le 24 avril 2016 en plein concert à Abidjan en Côte d'Ivoire |
Il
fut un chanteur, auteur-compositeur
et acteur congolais. Il est le cofondateur de l’orchestre Zaïko Langa-Langa et fondateur-dirigeant
du label Viva La Musica.
Avec près de cinquante ans de
carrière, il est considéré comme un acteur important de la musique
congolaise et africaine. S'il n'est pas le créateur de la rumba
congolaise, il en est un pilier, et propulse ce genre musical à
l'international. Il participe tout de même aux débuts du soukous. La rumba reste
sa référence, malgré le fait qu'il aborde d'autres styles comme, entre autres,
le rock, le ndombolo et la world music.
Quelques mois seulement après sa
naissance, il vient en compagnie de ses parents s’installer à Kinshasa, à
l’époque Léopoldville.
Son père, ancien soldat de la Force
Publique du Congo Belge, qui a combattu dans l'armée belge pendant la Seconde Guerre
mondiale, est devenu chasseur. Sa mère est pleureuse
professionnelle, élément traditionnel essentiel des soirées funéraires ou
veillées mortuaires. En entraînant régulièrement son fils avec elle, elle
l'initie à la musique et au chant, ce qui très tôt passionne l'enfant. Il
cultive une voix de ténor particulière et devient
chanteur en suivant les traces de sa mère. Néanmoins, son père est opposé à ce
que son fils devienne musicien et rêve pour lui d'une carrière beaucoup plus
littéraire, du genre journaliste ou avocat.
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| Sa mère, son petit-frère et lui-même |
Obéissant à son père il fait donc des
études primaires et secondaires, d’abord à Saint Jean Berchmans à côté de
l'école de navigation à la cité Cito aujourd'hui camps Kauka, et au milieu des années
1960, il fréquente l'école Pigier à Kinshasa, tout en chantant pendant ses temps libres en dehors de
l’école dans la chorale religieuse surtout à la paroisse Saint
Joseph de la commune de Kalamu. En 1966, la disparition de son père l'oriente petit
à petit vers la musique. Il fréquente d’abord Lita Bembo et le Stukas Boys avec
qui il enregistre en 1969 la chanson Madrigal ; puis sous la bénédiction des responsables de
l’orchestre Belguide, il participe à la fondation de l’orchestre Zaiko Langa Langa, voici comment :

L’orchestre
Belguide était un groupe musical congolais considéré comme le précurseur direct
du célèbre groupe Zaïko Langa-Langa, et prestait surtout dans un style
classique de rumba, et n’avait pas une influence sur les jeunes de
l’époque ; d’où la décision de ses dirigeants de faire rupture de cette
sorte musicale pour se lancer dans un mouvement beaucoup plus moderne et
dynamique porté par une nouvelle génération désireux de moderniser le son
congolais, avec batterie et rythme adaptés au goût de la jeunesse.
Au cours
d’une répétition
de Belguide dans la
parcelle familiale des "Mangaya", située au n°10 de la rue Popokabaka dans la commune de Kasa-Vubu (anciennement
Dendale), Shungu Wembadio qui
accompagnait son ami à cette adresse tint au hasard le micro pour interpréter
une chanson de Rochereau Tabu Ley. Sa prestation à l’improviste émerveilla les
dirigeants du groupe Belguide et les
convainquit de la nécessité de restructurer l’orchestre. Ces dirigeants étaient
DV Moanda (initiateur principal et administrateur), Marcellin Delo, Henri Mongombe, et André Bita.  |
| Papa Wemba à droite et un ami |
Ces
derniers congédièrent alors tous les musiciens de Belguide, à l’exception du
Soliste Pépé Felly et du chanteur Jossart Nyoka Longo, qui d’ailleurs était
absent de cette répétition, et ils engagèrent aussitôt dans le groupe Shungu
Wembadio, alias Papa Wemba, le fameux visiteur ayant presté avec de belles
mélodies. Quelques mois plus tard Evoloko Jocker fit son entrée avant celle
d’autres musiciens comme Mavuela Simeon, Bozi
Boziana, et plus tard, Andy Bimi Ombalé.
Le nouvel orchestre
devint "Zaïko Langa-Langa", avec Zaïko qui signifie "Zaire ya ba
Koko" (le Zaïre des ancêtres). Le terme « Langa Langa » apporté par papa Wemba fait référence à un
peuple de la province de l'Équateur, symbole de vigueur et d'énergie.
Tôt on
remarqua une révolution musicale : dès sa naissance, le groupe se
distingue en supprimant les sections de cuivres pour privilégier un jeu de
guitares et de percussions plus saccadé et énergique (le style cavacha),
attirant immédiatement la jeunesse zaïroise. L’orchestre connaitra un succès
énorme.
Le
premier concert officiel s'est déroulé quelques jours après sa création au bar "Hawaï" dans le quartier
Bongolo.
De
nombreuses chansons à succès furent enregistrées, et Papa Wemba composa des
chansons telles que pauline (en 1970), Maguy, Mamie, Béa Majorette (en 1971),
L’amoureux déçu, Khadi ya Maman, Zina zonga (en 1972), C’est la vérité,
Chouchouna, Liwa ya somo (en 1973), et Miyelele, Omanga (en 1974).
Mais vers
la fin des années 1974 surgirent des divergences sur le plan artistique, et des
revendications financières atteignirent des limites extrêmes. En les mêlant
avec la volonté de créer un son nouveau surtout avec le contexte
socioculturelle, l’orchestre parvient à sa première scission majeure.
Les
membres influents du groupe, surtout sur l’ensemble de l’attaque chant prirent
leur indépendance. Il s’agit de Papa Wemba, Evoloko Jocker, Mavuela Simeo dit
Somo, et Bozi Boziana.
Bien que
le départ ait été une rupture majeure, l'inoxydable Jossart Nyoka Longo est
resté pour diriger Zaïko Langa Langa. Evoloko Jocker est, par la suite, revenu
brièvement dans Zaïko avant de poursuivre sa propre carrière.
Les dissidents s’en allèrent avec la
quasi-totalité de l’attaque chant de l’orchestre Zaïko et créèrent un nouvel
orchestre qu’ils baptisent ISIFI LOKOLE.
Ensemble, ils connaissent un succès
fulgurant grâce à leur nouvelle danse « Ebotu » (« le coup de poing »,
à l’époque du combat du siècle organisé à Kinshasa entre les boxeurs américains
Mohammed Ali et George Foreman, et à la chanson « Amazone » composée
et interprétée par Papa Wemba en l’honneur de sa fiancée, qui domine les
Hit-parades sur les deux rives du fleuve Congo, c’est-à-dire au Congo-Kinshasa
et au Congo Brazza.
Mais, très vite des conflits de
leadership apparaissent au sein du groupe. Evoloko voulant s’imposer comme
leader se désolidarise avec les autres. Mavuela Simeon, Shungu Wembadio et Bozi
Boziana quittent Evoloko, qui reste seul dans Isifi Lokole, et créent en
novembre 1975 un nouvel orchestre : Yoka Lokole.
Yoka Lokole connait à son tour un
immense succès, notamment grâce à la chanson « Lisuma ya zazu » de
Papa Wemba, chanté avec Bozi Boziana en 1976. L’orchestre devient extrêmement
populaire, en grande partie grâce à ses membres de renom tels que Papa Wemba,
Bozi Boziana et Mavuela Simeon.
Mais un événement dramatique va tout
faire basculer : la trahison des autres sur Papa Wemba. Grace à sa voix
angélique et surtout sa chanson qui dominait une fois de plus sur les autres,
Papa Wemba est propulsé comme le meilleur du groupe.
Mais, il est vite par jalousie
abandonné à son triste sort quand il fut arrêté puis incarcéré à la prison de
Makala, la prison centrale de Kinshasa, pour une affaire de grossesse de la
fille d’un Général.
A sa sortie de prison, alors qu’il
tente de réintégrer le groupe en plein concert pendant que le public
s’enthousiasmait de sa présence afin de chanter la chanson fétiche Lisuma ya
Zazu, Mbuta Mashakado, qui avait intégré le groupe en provenance de Zaiko Langa
Langa, lui arrache le micro sur ordre de Mavuela Somo le chef d’orchestre, et
le chasse de podium en utilisant les propres cris de Papa Wemba, comme une attaque
ad hominem : « na canaille kaka !» (avec sarcasme désinvolte).
Ce fut un acte d’humiliation publique
d’autant plus grave que Mbuta Mashakado n’était même pas l’un des cofondateurs
de Yoka Lokole. Selon plusieurs sources, cette mise à l’écart serait le fruit
d’un plan orchestré par Mavuela Siméon qui se voyait déjà comme le leader
incontesté du groupe. Comme ce fut le cas dans le groupe Zaiko Langa Langa ou
Isifi Lokole, des rivalités internes minaient l’équilibre du groupe.
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| Papa Wemba, deuxième personne à partir de droite |
Profitant de l’absence de Papa Wemba
enfermé à Makala, Mavuela aurait saisi l’occasion de l’éliminer de la scène
musicale du groupe en s’alliant avec Mashakado pour l’expulser du podium, le
chasser symboliquement et physiquement du groupe. Leur objectif était
clair : s’assurer que Papa Wemba ne remette jamais les pieds à Yoka
Lokole.
Mais l’histoire en a décidé
autrement. Ce fut l’élément moteur ayant poussé Papa Wemba à créer son propre
groupe. Profondément marqué par cette trahison, Jules Shungu Wembadio décide de
tourner la page. Il choisit d’abord de rejoindre Evoloko Joker afin de répéter
ensemble, mais ses amis intimes l’en empêchent. Pecho Wa Ngongo, Shagy Sharufa,
Mère Frenchen et autres lui conseillent de créer son propre groupe pour ne plus
jamais subir de telle humiliation subie à Yoka Lokole.
Avec
des instruments musicaux reçus du musicien Soki Vangu, dont les violons ne
s’accordaient pas avec Mavuela à cause d’une affaire de femme, mais aussi avec
Kiamwangana le mentor de ce dernier à cause de guerre de positionnement, Papa
Wemba monta son propre groupe Viva la Musica et se mit à recruter des
musiciens. Son premier lot des musiciens furent au chant : Jadot le cambodgien,
Aziza, Espérant Kisangani, Bipoli Fumu ;
Les drums étaient
assurés par Otis et Pacho Star, Pinos et Pepito jouaient la guitare basse, Rigo
Star Bamundele et Julva Liguagua en solo, Syrians à l’accompagnement. Avec le guitariste soliste Bongo Wende que Lita Bembo lui céda, auquel Papa
Wemba surnomma « le dernier fils né », l’équipe était au grand
complet.
La première sortie officielle du
groupe Viva la Musica s’est passée au bar type K de Matonge le 26
février 1977. Pour un pas d’essai, c’est un pas de géant : le succès est
foudroyant. Très vite, il rencontre un succès phénoménal, surtout avec la
chanson « Na gentillesse kaka », dans laquelle beaucoup reconnaissent
une réponse piquante à ses anciens collaborateurs de Yoka Lokole. De Musiciens
de talents comme Kester Emeneya, Dindo Yogo, etc., viennent se joindre à lui et
il enregistre des tubes à succès tels que Ebale Mbonge, Mabele Mokonzi, Mère
Supérieure, Bokulaka. Il récolte
un succès fou et se classe pendant 5 ans au-dessus de la scène musicale
congolaise comme meilleure vedette de la musique congolaise de 1977 à 1982.
Tout Kinshasa ne parle que de lui.
Viva la Musica devient le tremplin d’une carrière nationale et internationale,
et Papa Wemba s’impose comme une icône de la rumba congolaise, au rayonnement
mondial.
Mais, ironie du sort, sans la
brutalité de ses anciens compagnons, Papa Wemba n’aurait peut-être jamais connu
une telle ascension. Son éviction de Yoka Lokole, bien que douloureuse, fut le
catalyseur de son destin légendaire… (la suite à suivre).
Propos recueillis par Antonio Lisuma